Retour d’Afrique

 

Jacques Lépiney et sa petite famille ont habité en Afrique durant près de cinq ans, principalement au Niger.

« Lorsque nous sommes revenus au pays, mes enfants avaient respectivement 9, 6 et 2 ans. Là-bas, nous habitions en régions et n’avions pas l’électricité, ce qui signifie que nous n’avions pas d’appareils électriques si ce n’est un radio-magnétophone qui fonctionnait avec des piles. Nos enfants n’avaient pas l’habitude de regarder la télévision. Il arrivait parfois que nous allions voir un film au cinéma en ville. Il s’agissait la plupart du temps d’un film produit aux Indes ou en France. Des fois, mes enfants allaient chez le voisin qui avait une télévision équipée d’une batterie d’automobile. La programmation au Niger était très restreinte. Il y avait les informations en langues nationales, Tom Sawyer en dessins animés et Dynastie, la production bien connue. En fin de compte, mes enfants avaient très peu accès à un écran.

 

Nous sommes revenus au Québec en 1990. Pour un temps, nous n’avions pas la télévision. Mais le contexte fit en sorte qu’on nous en donna une. Ici, il y a toujours une télévision qui n’est pas en service quelque part!

 

Mes enfants étaient hypnotisés par l’écran et tout à fait perméables à ce qu’ils voyaient. C’est comme si ce qui leur était présenté était la réalité. Un jour, mon fils aîné, âgé de 9 ans, «assista» à un meurtre dans un film ou une émission. Il s’est mis à pleurer en disant : « Papa, ils l’ont tué, ils l’ont tué. » Il ne s’agissait pas d’une peine de perdre un personnage de fiction qu’il affectionnait, mais plutôt l’horreur d’être témoin d’un meurtre. Il n’avait tout simplement pas l’habitude de voir des gens se faire tuer ! La télé avait apporté dans mon foyer une scène horrible qui ne s’y serait jamais produites et le fait d’en être témoin venait de créer un choc chez mon fils.»

 

Nous savons que le pouvoir de distinguer la fiction de la réalité se construit entre 7 et 13 ans. C’est donc dire que lorsqu’on expose un enfant de moins de 7 ans à des scènes de violence, il n’a pas encore commencé à pouvoir distinguer fiction et réalité. Ce pouvoir de distinguer n’est pas complet avant l’âge de 13 ans. Chez certains, il ne pourra être complété que plusieurs années plus tard. Le fait d’assister impuissant à une scène de meurtres affecte l’enfant profondément ; cela le blesse, le désensibilise, l’endurcit et, finalement, le déresponsabilise face à la souffrance qui l’entoure. Quand on sait qu’un enfant nord-américain assiste à 8 000 meurtres et 100 000 agressions (y compris de nombreux viols) avant même d’entrer à l’école secondaire, on peut imaginer (on devrait absolument redouter) ce qu’une telle exposition entraînera sur les rapports qu’ils entretiendront entre eux dans la société où ils grandiront.     

 

Jacques Lépiney poursuit :

« J’ai moi-même été bouleversé par des images diffusées à l’émission Le Point en fin de soirée. Il s’agissait d’un reportage sur des émeutes en Afrique du Sud. Devant la caméra, on lynchait un homme noir soupçonné de collaborer avec le pouvoir de la minorité blanche du pays. On lui avait mis un pneu autour du torse et y avait mis le feu. Toujours devant la caméra qui prenait ces images, des hommes venaient sporadiquement et en vitesse donner au supplicié des coups de couteau. Ces images m’ont fait pleurer et jamais ces images ne m’ont quitté. J’en ai voulu à Radio-Canada d’avoir diffusé une telle horreur. J’imaginais le journaliste qui faisait son travail de capteur  d’images alors que devant lui un homme mourait de façon atroce. L’un perdait sa vie en direct, l’autre faisait son job.

 

Jacques Lépiney enseigne le français dans une école secondaire de Québec